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March 29, 2012

Food Porn, Le culte de la nourriture à l’ère du digital

Posted by Théo Saunier

Depuis quelques années aux Etats-Unis puis en Europe, les termes de « food porn » ou de « foodographie » apparaissent dans notre paysage lexico-culinaire. Décryptage.

 

Tout d’abord : non, on ne parle pas de pornographie. Le « food porn » n’a aucun lien avec le fait de filmer des individus se roulant dans le stupre sous l’œil des caméras.

Revenons un peu en arrière. La cuisine est avant tout une affaire de transmission, un héritage, le plus souvent familial. Dans les années 70-80, la redéfinition des valeurs sociétales a donné lieu à un déficit de transmission, engendrant des générations privées de cette hérédité gastronomique.

Logiquement, Internet est donc devenu le premier lieu de transfert de savoir culinaire. Les blogs de cuisine, le plus souvent tenus par autodidactes passionnés, se sont multipliés. Certains sont même devenus de mini-célébrités sur la toile. Dans une époque où les métiers de services sont rois, la cuisine, une activité manuelle, est valorisée.

 

 

Tout est une question de partage. On associe souvent la cuisine avec l’amour, avec l’affection. Plusieurs moments sont importants dans la cuisine : il y a le moment de la transmission que nous évoquions plus haut, et celui de la création, de l’action. Mais l’instant qu’attendent le plus ceux qui s’échinent derrière les fourneaux, c’est celui du feedback, du commentaire. Cuisiner est une façon de se sentir mis en avant, récompensé. Des émissions comme Top Chef ou Un diner presque parfait ont porté aux nues cette propension au commentaire, voire à la notation. Mais aussi à l’attention portée à l’esthétique dans la cuisine.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux permettent de partager ses activités avec une audience décuplée. Les « foodies » (les amateurs de bonne cuisine) photographient ainsi de plus en plus leur nourriture pour la partager avec leurs amis ou followers. C’est ce qu’on appelle le « Food porn ». A l’origine, ce terme désignait la manière quasi-érotique dont les aliments étaient esthétisés dans les spots TV, dans lesquels on découvrait des tomates ruisselantes comme des reins de femme, ou des légumes avec des courbes sensuelles… Aujourd’hui le terme « porn » est utilisé dans différents contextes, généralement pour désigner un magma d’images alléchantes traitant d’un sujet (architecture, automobile, etc…)

Plus la photo est belle, plus le plat est alléchant, et plus elle va devenir un véhicule de conversation sociale, de feedback. Dans une époque qui célèbre la documentation quasi-quotidienne de l’existence, la photo est devenue un outil de conversation par l’image.

En 1825, Anthelme Brillat-Savarin écrivait « Dis moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es ». Les choses n’ont pas beaucoup changées depuis : lorsque l’on photographie, que l’ont met en scène ce que l’on mange, c’est une manière de se mettre en scène soi même, de se raconter. D’autant que le moment du repas est souvent un temps fort de notre journée et que l’alimentation représente une bonne part de notre quotidien.

Aujourd’hui grâce au mobile, tout le monde peut prendre en photo, partager et commenter ses plats.  La multiplication des appareils photo numériques de qualité (Reflex et autres) n’est pas non plus innocente au phénomène, et les fabricants comme Nikon ou Canon l’ont bien compris : il existe sur la plupart des APN des réglages « nourriture » qui améliorent les gros plans et rendent les couleurs des aliments plus vives.

 

 

Des plateformes sociales comme Instagram ou Pinterest sont parfois vues comme l’El Dorado des Food Pornographes amateurs -voire très amateurs-.

L’engouement est si large qu’il suscite parfois la raillerie ou l’agacement, comme l’illustre cet article de Read Write Web. Et quand on voit ce genre de page Facebook, on peut difficilement nier le constat de l’auteur. Il est vrai que prendre en photo sa pâle blanquette du dimanche pour la partager sur Facebook, c’est un peu comme penser que ses photos de vacances ressemblent à la « Swimsuit issue » de Sports Illustrated.

Les photos les plus partagées sur les réseaux sociaux sont celles de desserts (18.3%) et de légumes (17.8%) : les premiers parce qu’ils sont les plus appétissants, donc les plus susceptibles de mettre l’eau à la bouche et de faire réagir ceux qui les contemplent ; les deuxièmes car ils mettent en avant un mode de vie sain, valorisé socialement.

 

 

On ne partage pas la photo d’un plat que l’on a fait soit même pour les mêmes raison qu’une photo prise dans un restaurant. Le premier traduit un besoin de reconnaissance d’une compétence, c’est « l’effet Ikea » (ou « je l’ai fait moi même »).

Le second célèbre la capacité de l’individu à être un découvreur de bonnes adresses. C’est une mécanique de recommandation sociale, dans laquelle la photo devient une preuve. Beaucoup d’applications mobiles jouent aujourd’hui sur cette tendance : FoodReporter en France, Foodspotting aux Etats Unis, etc.

Les individus faisant plus confiance à leurs pairs qu’aux marques ou aux institutions, on voit s’opérer une redistribution des cartes. Et même s’ils essayent aujourd’hui de se digitaliser, les guides Michelin ou Gault et Millaut sont les premiers à en payer le prix.

 

 

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